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La Suisse a besoin de plus de logements. Tous les nouveaux quartiers doivent-ils nécessairement se ressembler ?

Photo de Daniel Vogel (@vogel11) sur Unsplash

On reconnaît souvent un nouveau quartier suisse avant même que son emplacement ne soit dévoilé. Des immeubles de hauteur moyenne s'articulent autour d'une cour paysagée. Les rez-de-chaussée abritent un supermarché, une pharmacie ou un café. Les balcons se succèdent sur des façades sobres, en crépi clair, en brique ou en béton apparent. La gare est toute proche, le stationnement est principalement souterrain et l'espace public comprend de jeunes arbres, des bancs et une aire de jeux soigneusement aménagée.

Le résultat est généralement satisfaisant. Il peut répondre à des normes exigeantes en matière d'énergie, d'accessibilité, de transports et de densité. Il peut également ressembler de manière frappante à des projets réalisés à des centaines de kilomètres de là.

La pression immobilière en Suisse ne laisse guère de place à la nostalgie d’un développement à faible densité. Il faut davantage de logements dans les zones déjà desservies par les transports, les écoles, les services publics et les lieux d’emploi. S’étendre vers l’extérieur en empiétant sur les terres agricoles intensifierait les trajets domicile-travail, augmenterait les coûts d’infrastructure et irait à l’encontre de la politique d’aménagement du territoire du pays. Les villes et communes existantes devront accueillir davantage de personnes au sein de leurs zones d’urbanisation actuelles.

Le problème ne réside pas dans la densification en soi, mais dans le rétrécissement progressif de la définition de ce que peut être un aménagement urbain dense.

Les grands projets doivent respecter la législation en matière d'urbanisme, les exigences des investisseurs, les contraintes économiques liées à la construction, les règles relatives au bruit, les normes de sécurité incendie, les normes d'accessibilité et des objectifs environnementaux de plus en plus exigeants. Les collectivités locales recherchent une acceptation politique et des coûts d'entretien prévisibles. Les promoteurs souhaitent disposer de systèmes de construction reproductibles et de risques maîtrisables. Les concours d'architecture peuvent encourager l'originalité, mais les propositions retenues doivent néanmoins passer avec succès par des années de négociations, d'optimisation des coûts et d'examen juridique.

Au moment où les travaux commencent, bon nombre d'idées originales ont été tempérées pour aboutir à un projet immobilier typiquement suisse : ordonné, efficace et difficile à détester, mais tout aussi difficile à retenir.

La Suisse ne peut pas résoudre sa pénurie de logements à la marge

Pendant des décennies, la croissance démographique et celle de l'emploi ont entraîné l'extension des zones urbanisées suisses vers la campagne. Les maisons individuelles, les zones commerciales et les infrastructures routières ont accaparé des terrains autour des villes et des villages, souvent à un rythme plus rapide que ne pouvaient s'adapter les transports publics et les services locaux.

La réponse politique s'est traduite par un engagement accru en faveur du développement vers l'intérieur. Les nouveaux logements devraient de plus en plus voir le jour là où les infrastructures existent déjà : à proximité des gares, sur d'anciennes friches industrielles, au-dessus de sites commerciaux et au sein de parcelles urbaines sous-utilisées.

Le raisonnement est convaincant. Un foyer situé à proximité de transports en commun fréquents dépend moins de la voiture. Les écoles, les commerces et les établissements de santé peuvent desservir davantage d’habitants sans qu’il soit nécessaire d’étendre les réseaux sur des terrains non urbanisés. Les centres existants attirent davantage de clients et de travailleurs, tandis que les zones agricoles et naturelles restent protégées.

La demande de logements rend également inévitable le développement vers l'intérieur. Les villes suisses dotées d'un marché du travail dynamique sont confrontées à un marché locatif tendu, tandis que de nombreuses petites communes souhaitent retenir leurs jeunes habitants qui ne trouvent pas de logement adapté sur place. Les ménages âgés restent souvent dans des logements qui ne répondent plus à leurs besoins, faute d'appartements adaptés à proximité. Les nouvelles constructions doivent donc répondre à un objectif qui va au-delà de la simple croissance démographique ; elles doivent permettre une meilleure rotation du parc immobilier existant.

La densité est le mécanisme qui permet d'y parvenir. Elle ne constitue toutefois pas une stratégie urbaine à part entière.

Un système d'urbanisme permet de calculer le nombre de mètres carrés pouvant être construits sur une parcelle. Il ne peut toutefois pas garantir que le quartier ainsi créé accueillera une population diversifiée, restera agréable à vivre pendant les étés les plus chauds ou développera un caractère local distinctif.

Les quartiers autour des gares s'imposent comme un type d'aménagement urbain à l'échelle nationale

Les abords des gares ferroviaires sont devenus les sites privilégiés de l'expansion urbaine en Suisse. Ils offrent des capacités de transport, une situation centrale et des terrains dont l'ancienne affectation industrielle ou logistique n'est peut-être plus nécessaire.

Ces zones sont également soumises à des pressions de développement similaires.

Les terrains situés à proximité d'une gare sont onéreux. Les projets doivent donc prévoir une surface au sol suffisante pour justifier les coûts d'acquisition, d'assainissement et d'infrastructures. Les bâtiments gagnent en volume, les agencements s'avèrent plus rationnels et les espaces extérieurs sont calculés avec davantage de précision. Les commerces sont implantés au rez-de-chaussée afin de dynamiser le quartier et d'optimiser le modèle commercial. Des bureaux peuvent être intégrés lorsque les logements sont soumis à des contraintes sonores.

Le quartier de la gare doit remplir à la fois les fonctions de pôle d'échange, de quartier résidentiel, de centre commercial et, parfois, de nouveau symbole identitaire pour la ville. Cela favorise une approche de planification globale dans laquelle les volumes des bâtiments, les affectations et les espaces publics sont coordonnés dès le départ.

Une bonne coordination peut donner naissance à d'excellents quartiers. Elle peut également faire disparaître cette irrégularité progressive qui fait tout le charme des quartiers anciens.

Les quartiers urbains traditionnels se sont constitués au fil des différents propriétaires, architectes et périodes de construction. Les rez-de-chaussée ont changé d'affectation. Les bâtiments ont été agrandis, réaménagés et parfois remplacés. Les rues se sont ainsi parées d'un mélange de façades soignées, d'ajouts improvisés, d'arbres matures et d'espaces commerciaux de différentes tailles.

Un nouveau quartier autour d'une gare voit souvent le jour presque du jour au lendemain. Ses bâtiments peuvent varier en termes de couleur et de hauteur, mais ils partagent des méthodes de construction, des hypothèses de coûts et un parcours d'autorisation similaires. La diversité est intégrée dès la conception du quartier, mais celle-ci s'est peu développée au fil du temps.

La distinction apparaît une fois le projet achevé. Un programme immobilier peut regrouper plusieurs cabinets d'architectes tout en donnant l'impression de ne former qu'un seul et même projet.

La normalisation commence par l'évaluation des risques

La construction en Suisse est coûteuse, et les projets immobiliers résidentiels s'inscrivent dans des marges de manœuvre très étroites. Un projet qui engage des dépenses supplémentaires au niveau de la structure, des façades ou des espaces publics doit compenser ces coûts par des loyers plus élevés, une densité plus forte ou des économies réalisées ailleurs.

Les promoteurs privilégient donc les systèmes qui ont déjà fait leurs preuves. Les grilles structurelles standardisées facilitent la reproduction des plans d'appartements. Les dimensions uniformes des fenêtres simplifient l'approvisionnement. Les noyaux compacts réduisent l'espace dédié aux circulations. Les matériaux de façade durables limitent les soucis d'entretien. Les détails éprouvés rendent les budgets et les calendriers plus prévisibles.

Ces décisions ne sont pas le signe d'une certaine paresse. Elles constituent des réponses à un marché où les retards, les objections et les dépassements de budget peuvent compromettre un projet immobilier avant même que le premier résident n'y emménage.

Les investisseurs institutionnels apportent une autre forme de rigueur. Les fonds de pension et les assureurs financent une part importante du parc locatif suisse et s'attendent, à juste titre, à des actifs qui conserveront leur valeur pendant plusieurs décennies. Les appartements doivent plaire à un large public de locataires, rester faciles à entretenir et éviter les choix architecturaux susceptibles de vieillir mal.

Le produit le plus sûr est donc celui que l'on connaît bien : des appartements fonctionnels de deux, trois ou quatre pièces, des matériaux neutres, des balcons classiques et des espaces extérieurs communs pouvant être entretenus sans l'intervention d'un spécialiste.

Les collectivités locales renforcent souvent cette tendance. Elles ont besoin de projets capables de rallier un soutien politique et de résister aux recours. Une proposition qui semble équilibrée et aboutie sur le plan technique est plus facile à défendre qu’une autre articulée autour d’une idée urbaine plus provocante.

Le risque façonne progressivement l'apparence. Aucun acteur ne demande à tous les quartiers de se ressembler. Chacun élimine une incertitude jusqu'à ce que l'uniformité devienne l'issue la moins risquée.

Les concours d'architecture ne suppriment pas les contraintes commerciales

La culture de la concurrence en Suisse constitue l’un des atouts de son environnement bâti. Les pouvoirs publics et de nombreux promoteurs privés invitent plusieurs équipes d’architectes à proposer des solutions, ce qui permet d’évaluer la qualité de la conception avant l’attribution d’un mandat.

Les concours peuvent donner lieu à des solutions sophistiquées adaptées à des sites complexes. Ils permettent aux architectes de prendre en compte de manière globale le paysage, le patrimoine, la circulation, les types de logements et l'espace public, plutôt que de se contenter d'habiller un volume prédéfini.

La proposition retenue ne marque que le début d'un long processus.

Les contraintes d'urbanisme peuvent imposer une réduction de la hauteur ou une modification des marges de recul. Les riverains s'opposent à la circulation, aux ombres portées ou à l'échelle perçue des bâtiments. Les normes de sécurité incendie modifient les flux de circulation. Les coûts de construction augmentent. Le promoteur revoit les matériaux et les plans d'étage afin de préserver son modèle économique. Les locataires commerciaux exigent des dimensions standardisées, tandis que les gestionnaires immobiliers préfèrent des éléments dont ils connaissent déjà l'entretien.

L'architecture est raffinée, mais souvent aussi standardisée.

Cela explique pourquoi des projets de concours au caractère distinctif peuvent aboutir à des réalisations finales qui semblent plus conventionnelles. Le concept initial peut subsister dans l'agencement des cours, des allées et des formes des bâtiments, tandis que les bâtiments individuels perdent une grande partie de leur spécificité.

La qualité de la conception ne peut être garantie par la seule mise en concurrence. Les collectivités locales et les propriétaires fonciers doivent préserver les qualités essentielles d’un projet par le biais de la planification, de la passation des marchés et de l’examen des coûts. Ils doivent également faire la distinction entre une fioriture coûteuse et un élément déterminant pour le bon fonctionnement du quartier.

Une hauteur sous plafond généreuse au rez-de-chaussée, un espace commercial modulable ou un bosquet d’arbres matures peuvent s’avérer plus importants sur une période de cinquante ans qu’un revêtement de façade soigneusement choisi. Ces éléments sont également parmi les premiers à être remis en question lorsque les budgets se resserrent.

La diversité des logements est plus importante que celle des façades

Les promoteurs immobiliers peuvent donner à chaque immeuble un aspect différent grâce aux couleurs, aux balcons et aux matériaux, tout en reproduisant derrière eux des appartements pratiquement identiques.

Un quartier se caractérise par sa diversité sociale et architecturale lorsqu'il offre différents modes de vie.

Les appartements compacts s'adressent aux personnes seules et aux seniors. Des logements plus spacieux sont nécessaires pour les familles qui, sans cela, seraient contraintes de quitter les quartiers centraux. Les logements en grappes peuvent associer des chambres individuelles à des cuisines et des espaces de vie communs. Les duplex et les logements en rez-de-chaussée peuvent constituer une alternative à l'appartement classique. Des agencements modulables permettent de réunir ou de séparer les pièces en fonction de l'évolution de la composition des ménages.

La structure démographique de la Suisse rend cette diversité de plus en plus importante. De plus en plus de personnes vivent seules, tandis que de nombreux ménages âgés souhaitent rester dans leur commune mais ont besoin de logements plus petits et plus accessibles. Les familles ont souvent du mal à trouver des appartements suffisamment spacieux à des loyers compatibles avec les revenus moyens. Les ménages issus de l’immigration et les ménages multigénérationnels peuvent avoir besoin d’aménagements que les catégories standard du marché ne parviennent pas à satisfaire.

Un quartier composé principalement d'appartements similaires attire des ménages se trouvant à des étapes similaires de leur vie. Cela peut simplifier la commercialisation et la gestion, mais cela réduit la capacité du quartier à s'adapter au changement. Lorsque de nombreux habitants vieillissent ou ont des enfants en même temps, les besoins en matière de services locaux et de logement évoluent brusquement.

La diversité des types de logements contribue à renforcer la résilience de la population. Les habitants peuvent ainsi déménager au sein même du quartier plutôt que de le quitter lorsque leur situation évolue.

Le meilleur indicateur de la diversité ne réside donc pas dans le fait que deux immeubles aient des façades différentes. Il s'agit plutôt de savoir si le quartier peut accueillir un étudiant, une famille avec trois enfants, un couple de personnes âgées, une personne à mobilité réduite et une colocation sans considérer aucun d'entre eux comme une exception.

Il n'est pas possible d'ajouter des logements abordables une fois la conception finalisée.

Les nouveaux quartiers promettent souvent une diversité sociale. Pour y parvenir, il ne suffit pas de réserver un petit nombre de logements sociaux au sein d'un ensemble immobilier par ailleurs onéreux.

Le coût du terrain, les normes de construction et les rendements requis déterminent les loyers bien avant le lancement de la première campagne de location. Un projet situé sur un terrain de grande valeur ne peut pas devenir largement accessible à tous par de simples ajustements de dernière minute.

Les communes disposent de plusieurs leviers d'action. Les terrains publics peuvent être donnés en location plutôt que vendus, ce qui permet d'assortir les projets d'aménagement de conditions à long terme. Les coopératives de construction peuvent proposer des logements selon les principes du loyer basé sur les coûts. Les plus-values d'urbanisme générées par un changement de zonage ou une densification peuvent être liées à des obligations en matière de logements abordables, d'espaces publics ou d'infrastructures collectives.

La conception des logements influe également sur leur accessibilité financière. Des plans d'aménagement efficaces permettent de réduire la surface au sol superflue sans pour autant créer des pièces difficiles à aménager. Des chambres d'amis, des espaces de travail ou des buanderies communs peuvent permettre aux résidents d'accéder à ces équipements sans qu'il soit nécessaire que chaque appartement en soit doté. L'utilisation de matériaux durables permet de réduire les coûts d'exploitation à long terme.

Le débat se complique lorsque l'accessibilité financière entre en conflit avec l'ambition architecturale. Des finitions sur mesure coûteuses peuvent faire grimper les loyers, tandis qu'une construction au moindre coût peut donner lieu à des bâtiments qui vieillissent rapidement et nécessitent une rénovation prématurée. Une conception économique doit faire la distinction entre le coût initial et la valeur sur toute la durée de vie du bâtiment.

Un quartier socialement mixte nécessite également des locaux commerciaux proposant différents niveaux de loyer. Un grand supermarché peut supporter le coût d’un local bien en vue au rez-de-chaussée. Ce n’est pas forcément le cas d’un petit atelier de réparation, d’une boulangerie, d’un studio ou d’une association locale. Lorsque tous les locaux sont proposés selon les mêmes normes techniques et financières, seuls des locataires similaires peuvent se les permettre.

L'impression d'uniformité commence souvent par le bilan.

Ce sont les rez-de-chaussée qui font qu'un quartier devient un lieu à part entière

De nombreux projets suisses prévoient, à juste titre, d'implanter des usages non résidentiels le long des rues et des places importantes. Le plan architectural peut ainsi mettre en avant des cafés, des commerces, des ateliers et des espaces communautaires qui contribuent à créer un front de rue animé.

Une fois les travaux terminés, la réalité est souvent plus calme.

Les commerçants ont besoin d'une fréquentation suffisante, d'une bonne visibilité et de locaux standardisés. Les nouveaux quartiers mettent du temps à se constituer une clientèle, alors que les loyers commerciaux doivent couvrir dès le départ des coûts de construction élevés. Les locaux du rez-de-chaussée restent vides, sont occupés par des bureaux aux volets baissés ou se transforment en magasins grand format qui génèrent peu d'animation dans la rue en dehors des heures d'ouverture.

Un quartier ne peut pas compter uniquement sur le commerce de détail.

Les rez-de-chaussée peuvent accueillir des structures d'accueil pour enfants, des cabinets médicaux, des ateliers, des salles communes, des services sociaux et de petits lieux de travail. Certains espaces doivent pouvoir changer d'affectation sans nécessiter de travaux de transformation importants. Des hauteurs sous plafond généreuses, des entrées multiples et des trames structurelles simples facilitent les adaptations ultérieures.

Une baisse temporaire des loyers peut aider les entreprises locales à s'implanter au cours de leurs premières années d'activité. La propriété municipale ou coopérative de certains locaux peut préserver les activités qui contribuent à la vie du quartier mais qui ne peuvent rivaliser avec les chaînes nationales.

Les quartiers urbains anciens n'ont pas pris vie parce que les urbanistes avaient correctement anticipé chaque locataire du rez-de-chaussée. Ils ont su s'adapter parce que les bâtiments offraient de nombreux petits espaces pouvant être utilisés de différentes manières au fil du temps.

Les nouveaux projets immobiliers offrent souvent une certaine souplesse en théorie, mais aboutissent en réalité à des locaux vastes et coûteux, conçus en fonction du premier plan commercial. Lorsque le locataire attendu ne se présente pas, l'architecture ne laisse guère d'alternatives.

Le caractère urbain dépend en partie de la possibilité d'autoriser des usages que le plan d'urbanisme n'avait pas prévus.

L'adaptation au changement climatique mettra en évidence les faiblesses des plans d'urbanisme

La question de savoir à quoi ressemblent les communes suisses ne peut plus être dissociée de leurs performances en période de canicule.

L'urbanisation dense entraîne une concentration des bâtiments, des surfaces pavées et de l'activité humaine. En l'absence d'ombre et de végétation suffisantes, les cours et les places absorbent la chaleur pendant la journée et la restituent lentement la nuit. Les grandes façades vitrées augmentent les besoins en climatisation, tandis que les jeunes arbres d'ornement n'offrent qu'une protection immédiate limitée.

L'adaptation au changement climatique est souvent prise en compte dans les documents d'urbanisme, mais reste vulnérable lors de la mise en œuvre. Les parkings souterrains limitent la profondeur du sol disponible pour les grands arbres. Les voies d'accès pour les pompiers et les voies de service entrent en concurrence avec les zones de plantation. Les réseaux occupent l'espace souterrain restant. Les aménagements aquatiques et les aménagements paysagers complexes soulèvent des problèmes d'entretien.

L'espace public final peut être techniquement « vert » tout en n'offrant qu'un faible apaisement thermique.

Pour qu’un quartier soit résilient face au changement climatique, il ne suffit pas de respecter un pourcentage calculé de surfaces végétalisées. Les arbres ont besoin d’un volume de terre suffisant pour atteindre leur maturité. Les bâtiments doivent créer de l’ombre sans pour autant bloquer tous les courants d’air. Les surfaces doivent absorber l’eau, et les eaux pluviales doivent, dans la mesure du possible, rester visibles dans le paysage plutôt que d’être évacuées immédiatement par des canalisations.

La conception des appartements joue également un rôle important. La ventilation transversale, les protections solaires extérieures et les agencements permettant d’éviter une exposition excessive au soleil peuvent réduire la surchauffe sans recourir à la climatisation permanente. Les loggias et les embrasures de fenêtres profondes peuvent s’avérer plus efficaces que les balcons légers adossés à des façades entièrement exposées.

Ces caractéristiques peuvent également forger une identité architecturale. Un quartier conçu autour de l'ombre, de l'eau, de la végétation et du confort saisonnier n'a pas besoin de ressembler à un quartier développé principalement à partir de volumes de construction standard.

L'adaptation au changement climatique est parfois considérée comme une simple couche technique supplémentaire ajoutée à un projet déjà achevé. Or, elle devrait influencer la conception du quartier dès les premières étapes de la planification.

Les arbres adultes ne peuvent pas être livrés le jour de l'ouverture

Les nouveaux quartiers souffrent d'un inconvénient visuel : tout y est récent en même temps.

Les arbres sont encore petits, les locaux commerciaux ne sont pas encore occupés et les habitants n'ont pas encore aménagé leurs balcons ni leurs jardins. Le projet semble plus maîtrisé qu'il ne le laisse paraître après vingt ans.

Un bon aménagement urbain laisse la place à cette évolution. Un aménagement médiocre compte sur l'aménagement paysager et l'activité des habitants pour remédier aux défauts d'espaces dont les proportions de base ne sont pas adaptées.

Une place trop vaste ne deviendra pas pour autant un lieu intimiste simplement parce que des arbres poussent autour. Une cour peu ensoleillée ne se transformera pas en un jardin commun animé. Un passage exposé au vent restera inconfortable à moins que l'agencement des bâtiments ne permette d'y remédier.

Les promoteurs présentent naturellement leurs projets une fois ceux-ci achevés. La qualité urbaine ne se révèle qu’ultérieurement, ce qui rend difficile sa prise en compte dans les indicateurs habituels d’achèvement des travaux.

Les municipalités pourraient évaluer les projets de manière plus approfondie à intervalles de cinq, dix et vingt ans. Quels locaux du rez-de-chaussée sont restés occupés ? Les résidents ont-ils utilisé les espaces communs ? Les arbres ont-ils survécu ? L'agencement des appartements a-t-il été modifié ? Quels matériaux ont dû être remplacés ? La mixité sociale promise s'est-elle maintenue après l'expiration des premiers baux ?

De telles évaluations permettraient d'améliorer la planification future de manière plus efficace qu'une nouvelle série de rendus idéalisés.

Un quartier ne doit pas être jugé uniquement sur la base du respect ou non du projet approuvé lors de sa construction. Il doit être jugé à l'aune de ce que le projet approuvé a permis de réaliser par la suite.

Les caractères locaux ne peuvent pas être commandés sur catalogue

Pour répondre aux préoccupations liées à l'uniformité, les promoteurs choisissent souvent un matériau ou un style architectural en rapport avec le lieu. Un ancien site industriel se voit doter de façades en briques. Une commune rurale opte pour des toits en pente. Un projet au bord d'un lac mise sur le bois et de grands balcons.

Ces gestes peuvent devenir une autre forme de normalisation.

Le caractère local n'est pas une simple question d'apparence. Il découle de la relation entre les bâtiments, le paysage, la circulation et l'usage. Un quartier de Lausanne devrait s'adapter différemment aux pentes et aux vues qu'un quartier situé dans la périphérie plate de Bâle. Un projet d'aménagement dans une petite commune devrait tenir compte de la manière dont ses rues s'articulent avec le centre existant, plutôt que de fonctionner comme un îlot autonome à côté de la gare.

La disposition actuelle des parcelles, la profondeur des bâtiments, les chemins et la végétation peuvent fournir des repères utiles. La réutilisation de bâtiments ou d’infrastructures industriels peut permettre de préserver la continuité de manière plus convaincante que la reconstitution de l’aspect d’une époque antérieure. Les espaces publics peuvent refléter les habitudes locales : un marché, un terrain de sport, un jardin ou un lieu de rencontre couvert peuvent revêtir davantage d’importance qu’une place générique.

Le caractère d'un quartier se forge également à travers la propriété. Un quartier où cohabitent des coopératives, des propriétaires privés, des bailleurs institutionnels et des équipements publics évoluera généralement différemment d'un quartier entièrement contrôlé par un seul investisseur.

L'objectif ne doit pas être de créer un cadre pittoresque ni de s'opposer à l'architecture contemporaine. Il s'agit plutôt de laisser le quartier s'épanouir naturellement sur son site, plutôt que d'imposer un modèle national unique de densité « de bon goût ».

La participation commence souvent après que les décisions importantes ont été prises

Le processus d'aménagement du territoire en Suisse offre de nombreuses possibilités de consultation et de recours juridique. Les habitants peuvent donner leur avis sur les projets, assister à des réunions d'information et, dans de nombreux cas, recourir à des instruments politiques officiels pour influencer les projets d'aménagement.

La situation reste délicate.

Au moment où un projet fait l'objet d'un large débat public, la transaction foncière, les objectifs de densité et les hypothèses financières peuvent déjà être fixés. Les habitants peuvent débattre de la hauteur des bâtiments, de la circulation et de l'aménagement paysager, mais l'éventail des résultats envisageables est plus restreint que ne le laisse entendre la présentation.

Cela favorise une participation défensive. Les riverains existants se concentrent sur les ombres portées, les vues et le stationnement, car ce sont là quelques-uns des rares éléments concrets qui font encore l'objet de contestations. Les promoteurs interprètent les objections comme une opposition au projet immobilier, tandis que les riverains soupçonnent que la consultation vise principalement à obtenir leur adhésion.

Une participation plus précoce permettrait d'aborder des questions plus fondamentales. De quel type de logements la commune manque-t-elle ? Quels axes et quelles infrastructures devraient relier le nouveau quartier aux quartiers existants ? Que faut-il conserver sur le site ? Où la densité s'avère-t-elle la plus appropriée, et quels avantages pour la collectivité devraient l'accompagner ?

La participation ne peut pas signifier que chaque préférence devienne contraignante. La pénurie de logements et la politique climatique exigent des décisions qui peuvent ne pas être bien accueillies par les voisins immédiats. Un processus crédible devrait néanmoins mettre en évidence les éléments qui sont véritablement ouverts à la discussion et expliquer pourquoi d’autres ne le sont pas.

L'adhésion du public a tendance à s'améliorer lorsque les habitants peuvent percevoir un avantage allant au-delà de la simple création d'espaces privés. Une école, un parc, des logements abordables, un accès plus sûr à une gare ou la restauration d'un cours d'eau peuvent faire de la densification un élément d'un échange tangible.

Sans cet échange, le nouveau quartier peut facilement être perçu comme un vaste projet immobilier implanté à côté d'une communauté existante.

Les outils de planification numériques peuvent élargir les possibilités… ou les faire converger

Les urbanistes suisses ont de plus en plus souvent recours aux géodonnées, aux jumeaux numériques et aux modèles de simulation pour évaluer les volumes des bâtiments, les flux de circulation, l'ensoleillement, le bruit, la chaleur et la performance énergétique.

Ces outils permettent d'évaluer les projets plus tôt et avec une plus grande précision. Une commune peut ainsi comparer différents scénarios de densité, identifier les appartements exposés à des niveaux de bruit excessifs ou modéliser l'influence des arbres et de l'orientation des bâtiments sur les températures estivales.

Ces mêmes outils peuvent renforcer l'uniformité.

L'optimisation s'effectue selon les critères saisis dans le système. Lorsque les projets sont évalués principalement en fonction de la surface locative, de l'efficacité de la construction, des seuils d'ensoleillement et de la capacité de transport, différents sites peuvent aboutir à des solutions de plus en plus similaires. Le modèle converge vers la forme qui répond le plus efficacement aux exigences mesurables.

Les qualités urbaines difficiles à quantifier ont moins d'influence. Une succession surprenante d'espaces, le caractère d'un passage étroit ou l'utilité d'une pièce peu coûteuse située au rez-de-chaussée peuvent ne pas figurer dans les critères d'optimisation.

La technologie devrait élargir l'éventail des choix éclairés plutôt que de retenir un seul projet prétendument idéal. Les modèles s'avèrent particulièrement utiles lorsqu'ils mettent en évidence les compromis : quelle perte de surface habitable entraîne l'élargissement d'une cour, comment la croissance des arbres affecte les travaux souterrains ou quels types d'appartements bénéficient de moins de lumière naturelle dans le cadre d'un aménagement proposé.

La décision reste d'ordre politique et architectural. Les données peuvent mettre en évidence les conséquences d'un choix, mais elles ne peuvent pas déterminer quelles conséquences une ville doit privilégier.

La notion de densité nécessite une définition plus précise de la qualité

Les débats sur l'aménagement du territoire en Suisse se retrouvent souvent coincés entre deux positions peu satisfaisantes. D'un côté, certains considèrent la densité comme une nécessité environnementale et économique, et voient dans ses détracteurs des opposants au changement. De l'autre, d'autres perçoivent les nouveaux projets d'aménagement comme une atteinte à l'identité locale et à la qualité de vie.

Tous deux passent à côté de la question centrale en matière de conception.

Une ville peut opter pour une urbanisation dense mais mal conçue. Elle peut également tirer parti de cette densité pour améliorer les transports, les espaces publics et les services de proximité. Le nombre d'habitants par hectare ne permet guère de déterminer si les bâtiments créent des rues fonctionnelles, si les enfants peuvent jouer en toute sécurité ou si les personnes âgées peuvent trouver un logement adapté.

La qualité doit être définie avec plus de précision si l'on veut qu'elle soit préservée tout au long du processus de développement.

Cela implique une diversité de logements, des rez-de-chaussée modulables, une végétation bien établie, des espaces publics agréables et des prix réellement abordables. Cela nécessite des rues qui s’intègrent à leur environnement et des bâtiments pouvant changer d’affectation. Cela nécessite également une diversité architecturale suffisante pour éviter qu’un grand quartier ne donne l’impression d’être un ensemble monotone.

Ces éléments doivent figurer dans les contrats fonciers, les plans d'aménagement et les cahiers des charges des appels d'offres. Ils doivent être préservés lors des mesures de réduction des coûts et évalués après la mise en service.

En l'absence de priorités claires, la “ qualité ” se résume à la représentation attrayante présentée, tandis que ce sont les aspects quantifiables du projet qui déterminent ce qui est réellement construit.

Les nouveaux quartiers ne doivent pas nécessairement être des monuments

L'alternative à l'uniformisation ne réside pas dans un ensemble de bâtiments spectaculaires rivalisant pour attirer l'attention. Les quartiers urbains ont besoin d'une certaine continuité, et bon nombre des rues suisses les plus réussies se caractérisent par une architecture sobre.

La différence peut être plus discrète.

Les bâtiments peuvent s'adapter à divers types de ménages, à différentes affectations du rez-de-chaussée et à divers microclimats. Plusieurs modèles de propriété peuvent donner lieu à des approches différentes au sein d'un même projet. Les espaces publics peuvent s'inspirer du paysage plutôt que d'un catalogue standard de bancs, de revêtements de sol et de plantations ornementales. Certaines parties du site peuvent être délibérément laissées inachevées afin de pouvoir répondre à des besoins ultérieurs.

Le district doit faire preuve d'une cohérence suffisante pour fonctionner et d'une ouverture d'esprit suffisante pour évoluer.

C'est plus difficile que de reproduire un modèle qui a fait ses preuves. Cela demande aux communes de définir des priorités au-delà de la densité, aux promoteurs de tolérer une certaine incertitude et aux architectes de concevoir des espaces pour des utilisateurs qu'ils ne peuvent pas entièrement anticiper. Cela peut impliquer d'accepter que chaque mètre carré ne génère pas le même rendement immédiat.

Les besoins en logements de la Suisse confèrent une importance inhabituelle aux nouveaux quartiers. Les constructions approuvées aujourd’hui façonneront les villes pendant des décennies, bien après que la pénurie actuelle, le cycle des taux d’intérêt et les préférences architecturales auront évolué.

Le développement intérieur reste la bonne voie à suivre. La répétition n'en est pas le prix inévitable.

La Suisse dispose de l'expertise en matière d'urbanisme, d'une culture de la conception et des moyens financiers nécessaires pour construire des quartiers à forte densité qui s'adapter à leur environnement. Le défi consiste à cesser de considérer la conformité technique comme le critère ultime de la qualité urbaine.

Il faut davantage de logements. En revanche, il n'est pas nécessaire de multiplier les versions d'un même quartier.

  La Suisse a besoin de plus de logements. Tous les nouveaux quartiers doivent-ils nécessairement se ressembler ?