Qui devrait décider de l'utilisation des drones ?
Les drones autonomes de Skydio peuvent inspecter des lignes électriques, fouiller des bâtiments en feu et arriver sur les lieux d'une urgence avant même une voiture de patrouille. Des variantes de cette même technologie peuvent également servir à la reconnaissance militaire, suivre des personnes depuis les airs et potentiellement contribuer à des opérations meurtrières.
Cette diversité d'utilisations fait de Skydio bien plus qu'une simple entreprise de matériel informatique. Elle place le fabricant californien au cœur de l'un des débats les plus épineux auxquels est confronté le secteur technologique : lorsqu'un produit peut être utilisé par les forces de police et les forces armées, à qui revient-il de fixer les limites de son utilisation ?
Adam Bry, cofondateur et directeur général de Skydio, a apporté une réponse d’une franchise inhabituelle. Selon lui, les entreprises technologiques ne devraient pas fixer elles-mêmes des limites absolues concernant les utilisations légitimes des drones par les pouvoirs publics. Les décisions impliquant l’usage de la force militaire et l’exercice de l’autorité publique devraient, en dernier ressort, être prises par des institutions démocratiquement responsables plutôt que par un petit groupe de fondateurs et d’ingénieurs de la Silicon Valley.
C'est une position qui semble simple, jusqu'à ce que la technologie passe de la théorie à la pratique.
Des caméras volantes aux systèmes autonomes
Skydio a débuté son activité avec des drones grand public capables de suivre des cyclistes et d'éviter les obstacles. Depuis, l'entreprise s'est retirée du marché grand public pour se concentrer sur la sécurité publique, l'inspection des infrastructures, la sécurité nationale et la défense.
Ses produits actuels s'apparentent davantage à des capteurs volants autonomes. Ils sont capables de se déplacer dans des environnements difficiles, de diffuser des vidéos en direct, d'éviter les obstacles et d'exécuter certaines tâches d'une mission avec un contrôle manuel limité. Skydio commercialise ces systèmes auprès des services publics, des services d'urgence, des forces de l'ordre et des clients du secteur de la défense.
Pour une entreprise de services publics, l'intérêt est d'ordre pratique. Un drone permet d'inspecter une ligne électrique, un pont ou un site industriel sans avoir à envoyer un employé dans une zone dangereuse. Pour les services d'urgence, il offre une vue aérienne d'un incendie, d'un accident ou d'une opération de recherche de personnes disparues. Pour la police, il peut être déployé en réponse à un appel et transmettre des images avant même l'arrivée des agents.
Skydio affirme que ses systèmes « Drone as First Responder » (DRF) peuvent être déployés depuis des stations d'accueil fixes en quelques secondes, fournissant ainsi aux opérateurs des informations en temps réel avant que les équipes ne se rendent sur les lieux d'une situation potentiellement dangereuse. L'entreprise a collaboré avec plus de 500 organismes chargés de la sécurité publique, selon les informations publiées lors du lancement de sa plateforme DFR Command.
Ces applications montrent pourquoi le débat ne peut se résumer à la question de savoir si les drones sont une bonne ou une mauvaise chose. Cette même capacité à se rendre rapidement sur les lieux et à les observer depuis les airs peut aider les pompiers à comprendre les causes de l'effondrement d'un bâtiment ou permettre à la police de surveiller les habitants d'un quartier résidentiel.
La technologie ne permet pas de lever cette distinction. C'est aux institutions de le faire.
Le problème de la « Red Line » dans la Silicon Valley
Certains secteurs de l'industrie technologique se sont déjà imposé leurs propres limites en matière de collaboration avec les pouvoirs publics. Des employés ont manifesté contre des contrats militaires, des entreprises spécialisées dans l'intelligence artificielle ont publié des restrictions concernant les applications liées aux armes et certains fondateurs ont exclu certains clients ou certaines utilisations.
Ces interventions reflètent souvent des préoccupations légitimes. Les ingénieurs peuvent ne pas souhaiter que leur travail soit utilisé pour la fabrication d'armes létales. Les employés peuvent se méfier des institutions qui achètent cette technologie. Les entreprises peuvent également reconnaître que le respect de la loi n'est pas toujours suffisant pour empêcher une utilisation préjudiciable ou abusive.
L'objection de Bry porte sur la question de savoir qui détient en dernier ressort le pouvoir de prendre ces décisions. Il fait valoir qu'une entreprise privée ne devrait pas substituer son jugement à celui des gouvernements élus et de leurs institutions, en particulier en matière de défense nationale.
En ce qui concerne les utilisations militaires potentiellement mortelles, sa position est que les règles doivent être établies par le biais d’un gouvernement démocratique, de la législation et de la hiérarchie militaire, plutôt que par des restrictions unilatérales imposées par un fournisseur. Skydio ne se présente donc pas comme l’arbitre moral ultime quant à la manière dont un client militaire autorisé peut utiliser son équipement.
Cette logique est défendable. Un fondateur ne dispose d'aucun mandat électoral, et les politiques d'entreprise sont rarement élaborées à l'issue d'un débat public transparent. Permettre à quelques dirigeants du secteur technologique de déterminer quelles politiques de sécurité nationale sont légitimes pourrait conférer aux entreprises privées un pouvoir politique extraordinaire.
Pour autant, le fait d’avoir reçu l’aval des instances démocratiques ne dispense pas les entreprises de leurs responsabilités. Les gouvernements peuvent agir dans un cadre législatif insuffisant, les contrôles peuvent être défaillants et les décisions en matière de marchés publics peuvent être prises plus rapidement que ne le permet la compréhension du public. C’est toujours l’entreprise qui choisit ce qu’elle développe, les contrats qu’elle conclut et les mesures de protection qu’elle intègre à ses systèmes.
La véritable question n'est donc pas de savoir si la Silicon Valley devrait gouverner à la place des institutions démocratiques. Il s'agit plutôt de déterminer quelles obligations incombent encore à une entreprise après qu'elle a accepté que ce soient les gouvernements qui prennent la décision finale.
La sécurité publique impose un critère différent
Cette tension est particulièrement perceptible lorsque les services de police utilisent des drones.
Un programme de « drones de première intervention » peut fournir des informations utiles lors d'un cambriolage, d'un accident de la route, d'un incendie ou d'une opération de recherche et de sauvetage. Une vue aérienne peut aider les opérateurs à déterminer si l'intervention d'agents est nécessaire, si un suspect est armé ou si les équipes d'urgence peuvent s'approcher en toute sécurité. Skydio fait également valoir qu'une information plus rapide peut réduire les poursuites inutiles et les interventions dangereuses.
Les habitants peuvent néanmoins percevoir ce programme comme une nouvelle forme de surveillance aérienne permanente. Il peut s’avérer difficile, depuis le sol, de faire la distinction entre une intervention en cas d’urgence spécifique et une surveillance systématique de l’espace public. Des questions se posent quant aux circonstances dans lesquelles un drone peut être déployé, à ce que sa caméra enregistre, à la durée de conservation des images, aux personnes autorisées à y accéder et à la possibilité de les associer à des systèmes de reconnaissance faciale ou à d’autres systèmes d’analyse.
Il ne s'agit pas là de craintes purement hypothétiques. Le Government Accountability Office (GAO) américain a constaté que l'utilisation par les forces de l'ordre de drones et d'autres technologies de surveillance dans les espaces publics peut présenter des risques en matière de vie privée, de libertés civiles et de partialité. Il a également mis en évidence des lacunes dans les politiques régissant le traitement des informations collectées et l'évaluation des risques.
Bry reconnaît que les entreprises ne devraient pas décider seules des politiques en matière de sécurité publique. En avril 2026, il a fait valoir que les programmes « Drone as First Responder » (les drones en tant que premiers intervenants) ne pourraient aboutir que si les organismes faisaient preuve d’une véritable transparence et que les communautés pouvaient voir comment cette technologie était utilisée. Il a déclaré que les entreprises ne devaient pas avoir le dernier mot sur les déploiements liés à la sécurité publique et a attribué cette responsabilité aux organismes publics, aux communautés et aux processus démocratiques.
Il s'agit d'une norme plus exigeante que la simple publication d'une déclaration générale de confidentialité. Une obligation de rendre compte effective impliquerait notamment la mise à disposition du public de politiques opérationnelles, de registres de vol, de durées de conservation bien définies, de restrictions en matière de surveillance non liée à l'objet du traitement, ainsi que de mécanismes indépendants de traitement des plaintes et de contrôle.
Une ville devrait être en mesure d'expliquer non seulement ce dont ses drones sont techniquement capables, mais aussi ce que ses agents sont autorisés à faire avec eux.
La réglementation évolue vers une approche à grande échelle
Le cadre réglementaire américain entre également dans une phase décisive.
De nombreuses opérations de drones présentant un intérêt économique important nécessitent que les appareils volent hors du champ de vision de l'opérateur. Jusqu'à récemment, ces vols dépendaient généralement de dérogations ou d'autorisations individuelles, ce qui limitait la capacité des entreprises et des organismes publics à mettre en place des programmes de grande envergure et reproductibles.
En août 2025, l'Administration fédérale de l'aviation (FAA) a proposé un cadre visant à généraliser les opérations hors de portée visuelle (BVLOS) dans le respect d'exigences bien définies. Cette proposition porte sur les normes applicables aux aéronefs, les autorisations d'exploitation, l'espacement par rapport aux autres aéronefs, la sécurité, la tenue des registres et la responsabilité des vols. Elle pourrait s'appliquer à des utilisations telles que la livraison de colis, les travaux agricoles, la cartographie aérienne, l'inspection des infrastructures et les opérations d'intérêt public.
L'importance réside moins dans un service de livraison en particulier que dans le passage de vols exceptionnels à une exploitation normalisée. Dès lors que les drones pourront opérer à distance sur des zones plus étendues sans observateur visuel à proximité, un seul opérateur pourra superviser, depuis un poste central, des missions au-dessus d'infrastructures, d'installations industrielles ou de quartiers urbains.
La FAA décrit cette évolution comme un passage progressif de l'intégration des drones dans l'espace aérien national à la normalisation de leur présence. Les règles relatives à l'identification à distance (Remote ID) imposent déjà à la plupart des drones de diffuser des informations d'identification et de localisation, ce qui renforce la traçabilité tout en facilitant la mise en œuvre d'opérations plus sophistiquées.
Une plus grande échelle rendra la gouvernance d'autant plus importante, et non l'inverse. Un projet pilote impliquant des vols occasionnels peut être géré grâce à des mesures de sécurité informelles. Un réseau permanent d'aéronefs autonomes nécessite en revanche des règles claires en matière de sécurité de l'espace aérien, de cybersécurité, de collecte de données, d'approvisionnement et d'adhésion du public.
L'argument industriel qui sous-tend la position de Skydio
L'argumentation de Bry s'inscrit également dans le contexte de la concurrence avec la Chine.
Le fabricant chinois DJI domine depuis longtemps le marché mondial des drones civils. Les décideurs politiques américains s'inquiètent de plus en plus de la dépendance vis-à-vis des systèmes de fabrication chinoise dans les applications gouvernementales, les infrastructures critiques et le domaine de la défense. Skydio, qui fabrique ses produits aux États-Unis et a supprimé les composants chinois de sa chaîne d'approvisionnement, devrait tirer profit de ce changement stratégique.
Bry soutient que les restrictions imposées à la technologie chinoise ne peuvent se substituer à la mise au point de produits américains compétitifs. Le protectionnisme peut certes ouvrir des perspectives, mais les fabricants américains doivent tout de même offrir l'autonomie, la fiabilité, l'échelle de production et la valeur ajoutée qui inciteront les clients à les choisir en fonction de leurs performances.
Ce défi est devenu d'autant plus urgent que la guerre en Ukraine a mis en évidence à la fois l'importance et les limites des petits drones. Les systèmes américains ont parfois rencontré des difficultés liées à la guerre électronique, aux perturbations du GPS, à la réparabilité et au coût, tandis que les forces ukrainiennes ont continué à s'appuyer largement sur des plateformes commerciales adaptables et des composants rapidement modifiés.
Cette expérience ébranle la confiance de la Silicon Valley dans les systèmes de défense basés sur les logiciels. Les systèmes autonomes sophistiqués développés en Californie doivent résister au brouillage, aux dommages physiques, à la pénurie de pièces de rechange et s’adapter en permanence aux conditions du champ de bataille. Il est peu probable que les clients du secteur de la défense acceptent des garanties éthiques ou des spécifications techniques avancées en lieu et place d’une fiabilité opérationnelle.
Parallèlement, les investisseurs ont injecté des capitaux considérables dans les technologies de défense. Selon les données de PitchBook citées par The Guardian a indiqué que près de $155 milliards avaient été investis à l'échelle mondiale dans des start-ups spécialisées dans les technologies de défense entre 2021 et 2024, contre $58 milliards au cours des quatre années précédentes. Skydio fait partie d’un groupe plus large d’entreprises cherchant à introduire des cycles de production plus rapides et des systèmes définis par logiciel dans un secteur historiquement dominé par de grands prestataires.
Le débat sur les « lignes rouges » revêt donc une dimension à la fois commerciale et philosophique. Les entreprises qui excluent les activités liées à la défense risquent de se priver d’un marché de plus en plus important. Celles qui s’y engagent gagnent en influence, en chiffre d’affaires et bénéficient du soutien des pouvoirs publics, mais assument également la responsabilité de technologies dont les implications vont bien au-delà des logiciels d’entreprise classiques.
La responsabilité ne peut pas être externalisée
Bry a raison sur un point important : les décisions relatives au maintien de l'ordre, à la défense et au recours à la force ne devraient pas être dictées par les opinions politiques personnelles des dirigeants du secteur technologique.
Les limites imposées par les entreprises peuvent être incohérentes, opaques et susceptibles d’être remises en cause. Elles peuvent évoluer en cas de changement de direction, lorsque les investisseurs exercent des pressions ou lorsqu’un contrat commercialement intéressant se présente. Les institutions démocratiques offrent au moins la possibilité d’une législation, d’un contrôle juridictionnel, d’un accès aux documents publics et de conséquences électorales.
Mais l'autorisation des pouvoirs publics ne saurait constituer une dérogation éthique totale pour les fournisseurs.
Drone fabricants déterminer quelles fonctionnalités développer, dans quelle mesure les systèmes peuvent être facilement réorientés, quelles informations ils enregistrent et si les mesures de sécurité sont techniquement applicables. Ils contrôlent également les informations communiquées aux clients potentiels concernant la précision, l'autonomie, la sécurité et les limites opérationnelles.
Une répartition crédible des responsabilités serait donc mise en place. Les législateurs devraient définir les limites légales. Les organismes publics devraient publier leurs politiques opérationnelles et rendre des comptes aux communautés qu’ils servent. Les tribunaux et les organismes indépendants devraient examiner les abus. Les entreprises devraient tester rigoureusement leurs systèmes, divulguer leurs limites significatives et concevoir des produits permettant aux clients de faire l’objet d’un audit.
Le débat le plus important concernant les drones ne porte plus sur la question de savoir s'il faut autoriser ces appareils à voler. Il porte désormais sur la manière dont le pouvoir sera réparti lorsque les systèmes autonomes feront partie intégrante des infrastructures publiques, des forces de l'ordre et de la défense.
La Silicon Valley ne devrait pas prendre ces décisions toute seule. Elle ne devrait pas non plus être autorisée à s'en soustraire.

